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L’économie du don

Si Mauss s’est intéressé au don, ce n’est pas par goût de l’exotique. C’est qu’il y voyait — et toute la pensée qui en est sortie a confirmé son intuition — un autre régime d’échange que celui du marché. Un régime qui ne s’oppose pas à l’économie, mais qui la complète et l’enveloppe. Sans don, sans gratuité, sans confiance gratuite, le marché lui-même s’effondre. C’est là que se joue ce qu’on appelle, depuis Alain Caillé et le Mouvement Anti-Utilitariste dans les Sciences Sociales (M.A.U.S.S.), l’économie du don.

Don ou marché ?

Pour comprendre ce que le don fait, il faut le tenir face au marché. Les deux régimes coexistent — heureusement — mais ils ne fabriquent pas la même chose.

L’échange marchand Le don
Échange fini : une fois le prix payé, la dette est éteinte. Échange continu : le contre-don n’éteint pas la dette, il la prolonge.
Le lien est rompu dès la transaction conclue. Le lien est renforcé à chaque tour du cycle.
Mesurable en argent, comparable, neutre. Engage la personne entière ; non substituable.
L’homo œconomicus maximise son intérêt. On donne pour pouvoir faire ensemble, pas pour obtenir quelque chose de l’autre.
Liberté contractuelle : refuser un échange est neutre. Refuser un don, c’est refuser l’alliance.

Deux exemples anthropologiques classiques

Pour donner chair à cette analyse, deux institutions étudiées par les ethnologues sont devenues canoniques.

Le potlatch des Kwakiutl

Sur la côte nord-ouest de l’Amérique, chez les Kwakiutl, les Tlingit, les Haïdas, les chefs organisent des potlatchs — de grandes cérémonies où ils distribuent ou détruisent une partie de leur richesse. Couvertures, cuivres, huile de poisson : tout y passe. Plus on donne, plus on est puissant. Le potlatch est un tournoi de générosité : il faut rendre plus que ce qu’on a reçu pour ne pas perdre la face. C’est aussi une politique — une manière de produire du rang social par le geste de redistribuer.

Le Kula de la Mélanésie

Plus pacifique, plus subtil : le Kula décrit par Bronislaw Malinowski en 1922. Dans les îles Trobriand, des objets précieux — des colliers de coquillages rouges (soulava) et des bracelets de coquillages blancs (mwali) — circulent entre les habitants d’îles éloignées, dans deux directions opposées. On ne les garde pas : on les transmet. Ce qui circule n’a aucune valeur d’usage. Mais le réseau qu’il crée, lui, est précieux : il maintient une communauté inter-insulaire, des routes, des alliances, des amitiés.

Le festival itinérant que nous projetons dans le Pays Beaume-Drobie est, à toute petite échelle, une expérience de cet ordre : faire circuler entre les villages voisins quelque chose qui crée la communauté plus large.

Le don dans la société moderne

L’erreur serait de croire que le don a disparu avec l’avènement du marché. Il est partout — il s’est seulement déplacé du rituel public vers d’autres lieux, parfois invisibles.

Le « don partiel » au travail

Dans toute organisation, les salariés font plus que ce que leur contrat demande. Cette part-là — l’attention au collègue, l’idée venue dans la nuit, l’effort supplémentaire pour finir avant l’échéance — n’est pas du salariat : c’est du don. Les directions qui le reconnaissent (par la gratitude, l’autonomie, la confiance) installent une dette mutuelle qui stabilise l’entreprise mieux qu’aucune contrainte contractuelle. Norbert Alter en a fait la démonstration dans Donner et prendre (2009).

La connaissance scientifique et le logiciel libre

Un chercheur publie. Il ne reçoit pas d’argent pour cet article — souvent il en paie même la publication. Sa rétribution est la reconnaissance, le prestige, l’inscription dans une communauté de pairs. Le logiciel libre fonctionne sur le même ressort : on contribue à du code commun parce que la réputation, l’utilité, la beauté du geste valent plus qu’un salaire.

Wikipédia et le numérique participatif

Wikipédia est sans doute le plus grand projet de don jamais réalisé : des millions de contributeurs offrent du temps et des connaissances pour enrichir un commun dont ils bénéficient en retour. C’est la réciprocité généralisée à l’échelle planétaire — sans contrat, sans monnaie, et pourtant d’une efficacité sidérante.

La philanthropie en France

Les particuliers et les entreprises français donnent chaque année près de 9,2 milliards d’euros à des causes d’intérêt général. Ce don finance des missions que ni le marché ni l’État ne couvrent — recherche médicale, action sociale, culture, éducation populaire. Il offre aussi aux donateurs une forme de respectabilité sociale, une participation symbolique au bien commun. Imparfait, parfois ambigu — mais réel.

Le don est-il pur ?

Une question revient sans cesse : peut-on donner sans rien attendre en retour ? Le philosophe Jacques Derrida soutenait que le don pur est impossible : dès qu’on attend une reconnaissance, dès qu’on espère un retour, on quitte la sphère du don et on entre dans celle de l’échange déguisé.

Caillé, Godbout et le M.A.U.S.S. répondent : ce n’est pas grave. Le don n’a pas besoin d’être pur pour faire son office. Le potlatch est tout sauf désintéressé — il sert le prestige du donateur. Et pourtant il fait communauté. Le don du salarié est intéressé — il espère reconnaissance et progression. Et pourtant il fait équipe. Le bénévolat festival est intéressé — on espère du plaisir, des amitiés, une fierté. Et pourtant il fait Tribu.

Le don peut comporter rivalité, prestige, intérêt, et rester distinct du marché. Ce qui le distingue, ce n’est pas la pureté de l’intention : c’est qu’il engage la personne, qu’il crée du lien, qu’il s’inscrit dans une temporalité longue.

Au festival, l’économie du don à l’œuvre

Quand vous venez au festival des Euphoribes, vous entrez dans une économie hybride. Au bar, vous payez vos consommations à un prix juste — c’est de l’échange marchand classique, et il finance l’association. Devant la scène, vous glissez dans le chapeau ce que vous voulez — c’est du don. À la gratiferia, vous donnez et vous prenez sans rien compter — c’est du don pur. Et tout autour, des bénévoles offrent leur temps, des producteurs locaux acceptent des marges plus serrées pour soutenir l’événement, des partenaires prêtent du matériel — c’est l’endettement mutuel positif de Caillé en train d’exister.

Le festival itinérant qu’on projette dès 2026 dans le Pays Beaume-Drobie est, à toute petite échelle, notre Kula : faire circuler quelque chose entre les villages voisins, pour créer une communauté plus large que chacun d’eux pris séparément.